Le déclassement
EAN13
9782246736813
ISBN
978-2-246-73681-3
Éditeur
Grasset
Date de publication
Collection
ESSAI FRANCAIS
Nombre de pages
173
Dimensions
2 x 1 x 0 cm
Poids
228 g
Langue
français
Code dewey
301
Fiches UNIMARC
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Introduction?>L'expérience des hommes et des femmes qui se sont élevés au-dessus de la condition de leurs parents a offert à la littérature contemporaine quelques-unes de ses plus belles pages. Le récit d'Annie Ernaux, fille de petit commerçant devenue agrégée de lettres modernes, introduit par une maxime de Jean Genet qui ne laisse guère de doute sur ses motivations (« Je hasarde une explication : écrire c'est le dernier recours quand on a trahi »), revêt une dimension universelle1. Il donne à comprendre l'expérience douloureuse de ceux qui ont « trahi », de ceux qui ne sont pas restés à leur « place », de ceux qui par les études ont gagné un monde qui les coupe radicalement de leur milieu d'origine, monde auquel ils n'appartiennent pourtant pas vraiment, puisque venant d'ailleurs, précisément2.Si l'expérience de la promotion sociale constitue ainsi un thème littéraire et cinématographique fécond, qu'en est-il des trajectoires inverses? La relative absence du thème du déclassement social donne à penser qu'il constitue plutôt un impensé littéraire. Certes, des livres ou des films évoquent les souffrances d'hommes et de femmes qui, brusquement, au cours de leur vie d'adulte, perdent leur emploi, sont confrontés au chômage, connaissant à l'évidence une forme de déclassement. Mais qu'en est-il de la souffrance intime et muette des hommes et des femmes qui ne parviennent pas à maintenir la position de leurs parents et qui descendent les échelons de la hiérarchie sociale? Eux aussi rompent avec leur milieu d'origine, et eux aussi évoluent, une fois adultes, dans un milieu qui ne leur est pas directement familier.Absent de la littérature, le déclassement intergénérationnel n'a d'ailleurs pas davantage retenu l'attention des historiens et sociologues. Alors qu'il appartient aussi à ces derniers de révéler des mondes nouveaux, celui des « déclassés » reste replié sur lui-même, interdit, dissimulé peut-être parce que les histoires qu'il nous rapporte ont le tort de prendre à rebours nos espérances et certitudes progressistes. Pourtant ce monde est là, et que l'on soit historien ou sociologue, il est grand temps de le décrire, de « réduire la dissymétrie entre les deux versants de la mobilité sociale, donc de mettre en chantier l'histoire des conflits, des échecs et du déclassement, alors que trente ans d'histoire sociale ont construit et enrichi celle de l'ascension sociale, dans ses brillances et dans ses voies d'accès au sommet de la société comme aux sphères de pouvoir3».
Cette description est d'autant plus nécessaire que les trajectoires descendantes sont de plus en plus fréquentes dans la France des années 2000 et que, de manière générale, le thème du déclassement est omniprésent dans le débat public. Les interrogations autour de la « panne de l'ascenseur social » agitent régulièrement la presse, particulièrement lorsqu'il s'agit d'expliquer des résultats électoraux spectaculaires (21 avril 2002, référendum européen de 2005, etc.). De son côté, le personnel politique n'est pas en reste. Les finalistes de l'élection présidentielle de 2007 n'ont pas cessé de décrire une « France qui a le sentiment que quoi qu'elle fasse, elle ne pourra pas s'en sortir, une France qui a peur du déclassement, une France qui vit dans l'angoisse4», ou encore « une France où les plus fragiles, les plus modestes, les plus précaires se sentent désespérément tirés vers le bas 5».
Ainsi défini, le concept de déclassement renvoie essentiellement à un sentiment collectif. Ce dernier se nourrit certes d'éléments objectifs et mesurables (difficultés économiques et sociales, précarisation du contrat de travail, érosion du pouvoir d'achat) qui ne font qu'intensifier l'angoisse de lendemains toujours plus imprévisibles. Mais présenté de la sorte, le déclassement reste avant tout un sentiment, une crainte, palpable mais subjective, probablement réelle mais difficile à définir. Ce sentiment habiterait des classes populaires se sentant irrésistiblement attirées vers le bas mais agiterait également des classes moyennes, déstabilisées, «à la dérive 6». La France du déclassement regarderait ainsi vers le bas : les classes moyennes seraient rongées par l'angoisse de glisser vers les classes populaires, lesquelles vivraient dans la hantise de perdre définitivement pied et de venir gonfler les rangs des exclus.
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