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Voyage au bout de la révolution.De Pékin à Sochaux, de Pékin à Sochaux
EAN13
9782213637907
ISBN
978-2-213-63790-7
Éditeur
Fayard
Date de publication
Collection
DOCUMENTS
Nombre de pages
286
Dimensions
21 x 13 x 0 cm
Poids
366 g
Langue
français
Code dewey
320.532
Fiches UNIMARC
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Voyage au bout de la révolution.De Pékin à Sochaux

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Au paradis par le Transsibérien?>« Le vent d'est l'emportera sur le vent d'ouest. »Mao.Le soleil éclabousse un jeune soldat enterré à mi-corps, au ras de la voie ferrée. Fièrement dressé hors de son trou, resplendissant, il brandit un petit livre rouge. Nous venons d'arriver en Chine à bord du Transmandchourien. Après la frontière russe franchie à Zabajkalsk, avec miradors, terres hersées, longues tranchées, soldats et gardes frontière en embuscade, chiens policiers, mitraillettes, nous abordons enfin notre terre promise, celle de l'Orient révolutionnaire.En juillet 1967, nous avions été désignés, Pierre Blanchet mon mari, Pierre Rigoulot et moi-même, responsables du voyage organisé par les Amitiés franco-chinoises. En pleine Révolution culturelle, cette tâche ne pouvait être dévolue qu'aux militants quasi professionnels que nous étions devenus. Cela faisait des années que nous militions, pour l'indépendance de l'Algérie, pour celle du Viêt-Nam, pour l'émancipation du prolétariat français, et j'en passe... Nous distribuions tracts et journaux aux portes des usines, nous nous battions contre la police, les groupes d'extrême droite, les militants du PCF. Nous avions pris des cours de « vô-vietnam », une technique de combat que nous enseignaient de jeunes nationalistes vietnamiens. Comme tous les autres gauchistes du « secteur lettres » de la Sorbonne, nous avions été chassés de l'UEC, l'Union des étudiants communistes, un fort concentré de gauchistes opposés à la ligne du Parti, à son VIIIe congrès en 1965.On n'en fit pas un drame. Nous luttions à visage découvert. Nous n'étions donc pas des « entristes » à la manière de nos frères ennemis trotskistes (qui « infiltraient » le parti communiste et les syndicats). L'Union des étudiants communistes n'était qu'une des organisations où nous exercions nos talents : nous avions rejoint depuis longtemps les rangs des premiers partisans de la révolution chinoise, à la naissance du conflit sino-soviétique en 1963. Nous étions anticommunistes au sens où l'URSS représentait la face hideuse d'une révolution dévoyée et son socialisme une trahison du prolétariat, français et international. Notre détestation du PCF était absolue et nos affrontements idéologiques et physiques avec les « révisionnistes » sans concession. Lorsque nous partîmes pour la Chine, nous nous étions déjà battus avec le service d'ordre du PCF et de la CGT, au cours de nombreuses manifestations pour le Viêt-Nam. Les « révisos », comme nous les appelions, scandaient leur mot d'ordre avachi de « Paix au Viêt-Nam ! ». Nous les accusions de trahison, de social-fascisme. Ils avaient « oublié » la révolution, ils « révisaient » la théorie de la lutte armée nécessaire à toute libération. Nous, au contraire, nous nous voulions les champions de la victoire du FNL, le front des indépendantistes vietnamiens que dirigeaient les camarades du Parti populaire révolutionnaire, d'obédience marxiste et léniniste. « L'indépendance et la paix » ? Bon pour les autres ! Le but des camarades vietnamiens, comme le nôtre, c'était bien la révolution.Mon symbole préféré dans cette guerre – peut-être parce qu'il nous promettait un avenir exaltant – était une photo qui avait fait le tour du monde, celle d'une minuscule combattante tenant en respect, au bout de son AK 47, sa kalachnikov, un géant américain. La détermination contre la force, l'intelligence du peuple contre l'impérialisme ! Au mois de mai – c'était un vendredi – le service d'ordre du PCF nous attaqua avec 600 hommes solidement équipés pour ravager le meeting que nous préparions. Ils venaient « casser du pro-chinois ». L'affrontement fut sanglant et nos cours de vô-vietnam – s'ils nous avaient donné de l'assurance et me permirent de faire illusion en prenant les attitudes correctes de la parfaite karateka – nous furent de peu d'utilité. Les filles, sur lesquelles s'acharnaient les gros bras communistes à cinq ou six, furent tabassées comme les garçons. Je me souviens de Michèle, défigurée, le visage en sang. La salle fut vandalisée et nombreux furent les blessés. Ensuite les assaillants, protégés par les CRS qui encerclaient la Mutualité, remontèrent dans des cars maison qui les rapatrièrent en banlieue. C'était pour nous le visage des communistes en ces années 1960. Ils ne représentaient plus la « classe ouvrière », pis : c'étaient des collaborateurs du grand capital et de l'impérialisme américain. À l'époque krouchtchévienne, les soviétiques avaient théorisé « la coexistence pacifique », à savoir l'équilibre de la terreur, plutôt que d'appuyer la « juste » lutte anti-impérialiste et la libération des peuples du monde. Nous ignorions encore le goulag, mais nous étions informés des crimes du stalinisme, des purges, des procès et des exécutions sommaires. Encore fallait-il comprendre la position de l'URSS de Staline comme une forteresse assiégée. Un camarade, passé à tabac malgré sa haute taille par le SO, le service d'ordre du PC, avait crié avant de s'effondrer : « Vive Staline ! ». Nous nous disions anti-staliniens mais, puisque Krouchtchev avait récusé Staline, nous ne manquions jamais, pour contrarier les « révisos », de faire appel à la figure du dictateur. Nous l'avons fait jusque dans les manifestations de Mai 68 quand nous scandions : « Marx, Engels, Lénine, Staline, Mao ! ».
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