Outsiders
EAN13
9782253034353
ISBN
978-2-253-03435-3
Éditeur
Le Livre de poche
Date de publication
Collection
LIVRE DE POCHE SF (5920)
Nombre de pages
219
Dimensions
17 x 11 x 0 cm
Poids
96 g
Langue
français
Langue d'origine
anglais
Code dewey
850
Fiches UNIMARC
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Chapitre premier

Lorsque j'émergeai de la salle obscure dans le grand soleil, je n'avais que deux choses en tête : Paul Newman et la marche qui m'attendait pour rentrer chez moi. J'aurais bien aimé ressembler à Paul Newman – il a l'air dur, pas moi – mais tout compte fait je ne suis pas trop moche. J'ai des cheveux châtain clair, presque roux, et des yeux gris-vert. J'aimerais qu'ils soient plus gris, car je déteste la plupart des types aux yeux verts, mais il faut bien que je me contente de ce que j'ai... Mes cheveux sont plus longs que ceux de pas mal d'autres garçons, coupés droit derrière et tombant sur le devant et sur les côtés. Mais je suis un greaser, et les types de mon quartier se soucient rarement de se faire couper les cheveux. Et puis je suis mieux avec les cheveux longs.

J'avais un long trajet jusqu'à la maison, et personne pour me tenir compagnie, mais de toute façon j'ai l'habitude d'être seul : j'aime bien être tranquille quand je vais au ciné, pour pouvoir me couler dans l'histoire et la vivre avec les acteurs. Quand je regarde un film avec quelqu'un, ça me gêne, comme si on lisait par-dessus mon épaule. Pour ces trucs-là, je suis différent. Je veux dire que mon second frère, Soda, qui va bientôt avoir dix-sept ans, n'ouvre jamais un bouquin. Et que mon frère aîné, Darrel, que nous appelons Darry, travaille trop et trop dur pour s'intéresser à un roman ou faire un dessin. Donc, je ne suis pas comme eux. Et personne, dans notre bande, n'aime les films et les bouquins comme moi. Pendant longtemps, j'ai cru que j'étais le seul type au monde à être comme ça. Alors je faisais bande à part.

Soda, il essaie de comprendre, au moins. C'est déjà mieux que Darry. Oui, mais Soda, il est unique. Il comprend tout, ou presque. Par exemple, il ne m'engueule jamais comme Darry le fait sans arrêt, et il ne me traite pas comme si j'avais six ans au lieu de quatorze. J'aime Soda plus que je n'ai jamais aimé personne, même papa et maman. Il est toujours de bonne humeur, le sourire aux lèvres, tandis que Darry est dur, sévère, et ne se déride pratiquement jamais. Mais Darry en a vu de rudes, à vingt ans. Il est devenu adulte trop vite. Sodapop, lui, il ne deviendra jamais adulte. Je ne sais pas ce qui vaut mieux. Je finirai bien par le savoir un de ces jours.

Donc, j'ai continué à marcher, réfléchissant au film, et tout à coup j'ai eu envie d'avoir quelqu'un avec moi. Les greasers n'ont pas trop intérêt à marcher seuls : ou bien on les attaque, ou bien on leur crie en passant : « Eh, greaser ! » ce qui n'est pas très agréable, si vous voyez ce que je veux dire. Ceux qui nous attaquent, ce sont les Socs. Je ne sais pas très bien comment ça s'écrit, mais c'est l'abréviation de « Socials », les mecs du gratin, les richards des quartiers ouest, quoi. Le terme « greaser », lui, nous désigne nous, les garçons du côté est.

Nous sommes plus pauvres que les Socs et que les types de la classe moyenne. Je reconnais que nous sommes plus violents, aussi. Pas comme les Socs, qui attaquent les greasers, détruisent des maisons et balancent des canettes de bière pour se marrer. Après, ils ont droit à la une des journaux, qui les traitent un jour de fléau social et le lendemain de bienfait pour la société. Les greasers sont presque des gangsters ; nous volons, nous paradons dans des vieilles bagnoles au moteur gonflé, nous attaquons des postes d'essence et nous nous battons de temps en temps. Je ne dis pas que moi je fasse des trucs comme ça. Darry me tuerait si j'avais des histoires avec la police. Depuis que les parents sont morts dans un accident de voiture, nous avons obtenu le droit de rester ensemble, tous les trois, à une condition : bien nous tenir. Aussi, Soda et moi essayons d'éviter les ennuis ; et quand nous ne pouvons pas, nous faisons gaffe à ne pas être pris. Ce que je veux dire, c'est que la plupart des greasers font ce genre de trucs, tout comme ils portent les cheveux longs, des jeans et des T-shirts, des blousons de cuir, des tennis ou des boots, ou comme ils laissent dépasser un pan de chemise. Je ne dis pas que les greasers sont mieux que les Socs, ou vice versa. C'est comme ça, c'est tout.

J'aurais pu attendre pour aller au cinéma que Darry ou Sodapop sortent du boulot. Ils seraient venus avec moi, ou m'auraient accompagné en voiture ou à pied – Soda a du mal à tenir en place le temps d'un film et le cinéma ennuie Darry à mourir. Darry pense que sa vie lui suffit, sans aller encore s'embarrasser de celle des autres. J'aurais pu aussi emmener avec moi un des copains de la bande, l'un des quatre garçons avec qui Soda, Darry et moi avons grandi et que nous considérons comme de la famille. Nous sommes presque aussi proches que des frères ; quand on grandit dans un quartier où on est aussi entassés que dans le nôtre, on finit par très bien se connaître. Si j'y avais pensé, j'aurais téléphoné à Darry pour qu'il me prenne en passant après le travail, ou à Grain-de-Sel, un de la bande. Si je le lui avais demandé, il serait venu me chercher en voiture, mais parfois j'oublie de me servir de ma cervelle. Quand je fais des idioties de ce genre, Darry est fou, parce que je suis censé être « un garçon bien ». J'ai de bonnes notes, j'ai un Q.I. élevé, et tout, mais je ne me sers pas de ma tête. En outre, j'aime marcher.

Mais je me suis mis à penser que la marche n'était pas si extra que ça quand j'ai remarqué la Corvair rouge qui me suivait. J'étais à deux blocs d'immeubles de la maison, à ce moment-là, et j'ai commencé à marcher un peu plus vite. Je n'avais jamais été attaqué, mais j'avais vu Johnny arrangé par quatre Socs, et ce n'était pas beau. Après ça, Johnny tremblait même devant son ombre. Il avait seize ans, à l'époque.

Je savais que ça ne servait à rien – de marcher vite, je veux dire. Je l'avais compris avant même que la Corvair s'arrête près de moi et que cinq Socs en sortent. J'ai eu une sacrée trouille – je suis plutôt petit pour mes quatorze ans, bien que costaud, et les types étaient plus grands que moi. D'un geste machinal, j'ai fourré mes pouces dans mon jean et j'ai arrondi les épaules, me demandant si ça valait le coup que je tente de m'échapper. Je me rappelais Johnny – son visage tailladé, contusionné, et je me souvenais de ses pleurs lorsqu'on l'avait retrouvé, à demi inconscient, dans le terrain vague du coin. Johnny n'avait pas la vie rose chez lui – il avait donc fallu qu'ils mettent le paquet pour arriver à le faire chialer.

Je suais – c'était affreux – et pourtant j'avais froid. Je sentais mes paumes devenir moites et la transpiration couler dans mon dos. C'est toujours comme ça quand j'ai vraiment peur. J'ai jeté un coup d'œil autour de moi, en quête d'un tesson de bouteille, d'un bâton ou d'autre chose – Steve Randle, le pote de Soda, avait tenu tête une fois à quatre types avec une bouteille cassée – mais il n'y avait rien. Alors je suis resté là, immobile, tandis qu'ils me cernaient.

Je ne sais pas faire marcher ma tête. Ils se sont avancés vers moi, en cercle, lentement, silencieusement, sourire aux lèvres.

« Eh, greaser ! a lancé l'un d'eux d'un ton mielleux, nous allons te faire une faveur, greaser. Nous allons te débarrasser de tous ces longs tifs gominés. »

Il portait une chemise en madras. Je la vois encore. Un madras bleu. Un autre a ri, puis s'est mis à m'injurier à voix basse. Je n'ai rien trouvé à répliquer. Que dire, quand on attend d'être passé à tabac ? Pas grand-chose. Alors je suis resté muet.

« T'as besoin d'une coupe de cheveux, greaser ? »

Le blond pas très grand a tiré un couteau de sa poche arrière et en a fait jaillir la lame.

Je trouvai enfin quelque chose à répondre : « Non. » J'ai reculé, loin de ce couteau. Et bien sûr, en reculant, je suis rentré dans l'un des types. En moins d'une seconde, ils m'ont cloué à terre. Ils me tenaient les jambes et les bras et l'un d'eux s'est assis sur ma poitrine, ses genoux sur mes coudes. Dire que cela ne fait pas mal, ce serait dingue. Je sentais une odeur d'after-shave anglais et de tabac fin, et je me suis demandé bêtement si je n'allais pas étouffer avant qu'ils passent à autre chose. J'étais si terrifié que je le souhaitais presque. Je me...
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