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Yv

http://lyvres.over-blog.com/

Je lis, je lis, je lis, depuis longtemps. De tout, mais essentiellement des romans. Pas très original, mais peu de lectures "médiatiques". Mon vrai plaisir est de découvrir des auteurs et/ou des éditeurs peu connus et qui valent le coup.

Mort à vie

Cham, Cédric

Jigal

19,00
par
6 novembre 2020

Lukas est marié, père d'une fille Léana et cadre dans une entreprise. Tout va bien. Sa vie explose le jour où il est interpellé, mis en garde à vue puis en détention provisoire pour un homicide involontaire commis par son frère Eddy. Eddy est un petit délinquant, dealer à ses heures. Lukas endosse la faute d'Eddy et découvre la prison. Il cohabite avec Rudy et Assane dans 9 mètres carrés. Sa femme et sa fille s'éloignent et ne comprennent pas. Eddy continue ses trafics.

Le prologue annonce la couleur, ce sera du noir profond, intense. Peu de place pour l'espoir et la lumière.

Au cours de chapitres aux narrateurs alternés : Lukas en prison, Eddy en trafic, Fred Bianchi et Franck Calhoun les flics qui ont entendu Lukas et quelques autres intervenants, Cédric Cham construit une histoire qui va vite, qui, si on peut se demander si le début n'est pas un peu exagéré -l'endos de la faute d'Eddy par Lukas-, ne laisse plus la place au doute dès que l'on progresse. Les deux frères sont prêts à tout l'un pour l'autre, même au pire.

Le roman est glaçant. Littéralement. Moi, claustrophobe qui ne supporte pas la promiscuité, je sentis des gouttes de sueur, des angoisses monter à la lecture de l'arrivée de Lukas en prison. Elles redoublèrent lorsqu'il intégra sa cellule et ne diminuèrent point, tant la description que Cédric Cham fait de ce milieu est terrible. Et il sait de quoi il parle, il œuvre au sein de l'administration pénitentiaire. C'est d'autant plus flippant qu'on peut croire que ce qu'il écrit est le quotidien des détenus et des gardiens. La prison est violente. Le monde de dehors itou.

"Il y est.

Bouclé. Enfermé.

Lukas se sent con avec son sac plastique, son matelas en mousse et sa gueule d'innocent. Il tente de faire bonne figure. La chaleur est étouffante. Une vraie fournaise.

L'air vicié. Odeur de moisi, de sueur, de pisse et de tout un tas de trucs qu'il préfère ne pas identifier." (p.48/49)

Voilà, ça c'est le style Cham. Rien de superflu. Tout est dit en quelques mots. Du dense, du concret. Ça fuse et ça infuse dans la tête du lecteur qui se pose pas mal de questions sur les conditions de détention en France. Et Lukas de se poser des questions : vaut-il mieux espérer sortir et retrouver sa famille ou taire l'espoir, oublier la vie d'avant pour pouvoir supporter la prison ? Vingt-trois heures sur vingt-quatre enfermé entre quatre murs obligent à une gamberge folle, à des remises en cause qui partent dans tous les sens, celui du nouveau départ dès la sortie c'est promis et celui du à-quoi-bon surtout lorsque le temps, qui en prison, n'est pas le même que dehors -une seconde dure une minute et une minute une heure- fait son travail de sape.

320 pages dévorées. Je classe sans hésiter ce roman dans mes coups de cœur. En fait si, j'hésite... à créer une catégorie coup de poing dans la gueule.

3, La venin / Entrailles
par
6 novembre 2020

Retour d'Emily dans ce troisième tome, comme les précédents, excellent. C'est le Far-West violent et sans pitié que Laurent Astier dessine. Et pourtant, malgré sa terrible vengeance et ses accès de fureur, Emily est une femme attachante qui n'hésite pas se mettre en danger pour sauver plus malheureuse qu'elle. Anarchiste sans forcément le savoir, sa seule idée de venger sa mère guide sa vie. Cependant, elle prend du temps pour défendre les forçats des puits de pétrole et leurs épouses qui survivent dans une atmosphère puante et polluée.

Laurent Astier scénarise dans la pure ligne des westerns classiques. Mais une femme héroïne et les minorités -comme on dit élégamment- brimées, exploitées et spoliées ne font que rarement partie du genre. Les femmes y sont généralement absentes ou objet du désir des hommes et les noirs et les Indiens sont souvent les méchants de service. C'est là une des grandes forces de son histoire que de les mettre en avant.

En résumé, ce tome 3 est aussi bon que les précédents et y rajoute même une dose de suspense et d'émotion. Vivement le 4 !

15,00
par
6 novembre 2020

Olivier Auroy est onomaturge depuis 25 ans. C'est-à-dire qu'il invente des mots. Au début du confinement, il est entré dans un supermarché et a vu deux personnes qui "se disputaient le dernier paquet de spaghettis bio. Moi qui croyais ce genre de scène réservées aux réseaux sociaux du bout de la terre ! Je me suis dit : "ce sont vraiment des psychopathes". Eurêka ! PSYCHO-PÂTE, le premier mot du Dicorona était né" (p.3/4)

Je m'étais promis à moi-même de ne pas parler de livre traitant de la COVID, du confinement et de tout ce qui a trait au Coronavirus. Mais celui-ci m'a fait de l’œil. Sa couverture vermillon et son sous-titre : Pour que l'humour ait le dernier mot.

Et c'est un festival à l'intérieur. À chaque mot inventé, page paire, une courte définition et sur la page impaire, en face donc, une mise en situation signée d'une initiale et d'un nom, en rapport. C'est drôle mais pas seulement, c'est assez fin -bon, pas toujours- et bien vu et ça peut même renvoyer à certains comportements observés ou vécus. Mes mots préférés :

- "Musculaxisme : entraînement basé sur le couché couché plutôt que sur le développé couché"

- "Procrastiquer : remettre le ménage au lendemain" (deux activités que je pratique depuis longtemps même hors confinement)

- "Pénurixe : pugilat ayant pour objet le dernier rouleau de papier toilette"

- "Scolarisquer : rendre l'école obligatoire en dépit de l'épidémie"

- "Trumpoline : discipline consistant à rebondir sur n'importe quelle ineptie"

À citer ces mots, le correcteur d'orthographe s'affole, et pourtant ils sont clairs, la définition est presque superfétatoire. Il y a 120 mots, j'aurais pu en citer plein d'autres : "Autruisme : tendance à stigmatiser les autres en les qualifiant de "les gens". Covip : célébrité testée positive. Ibuprophète : charlatan qui ne soulage que les plus crédules."

J'ajoute que les joueurs vont inévitablement tenter leur chance à la création de nouveaux mots. Onomaturges avérés ou en herbe, à vos crayons ! Ce second confinement qui en est un sans en être un sera propice aux nouvelles inventions.

Poissons rouges et autres bêtes aussi féroces

Balaert, Ella

Éditions des femmes-Antoinette Fouque

15,00
par
6 novembre 2020

Recueil de nouvelles, en forme de bestiaire fantastique, surnaturel. L'onirisme flirte avec l'irrationnel, le rire -noir- avec la profondeur et la peur, le crime avec l'amour, à la manière de ou en hommage à ou en simple admiration d'Edgar Allan Poe maître du genre.

Dix-sept nouvelles qui nous font pénétrer une autre dimension. Une dimension dans laquelle tout serait possible, les plus belles histoires comme les pires. La naissance, la vie, l'amour, la mort. Les relations homme-animal, l'hybridation... Une pirouette ou un changement d'axe de perception peut faire varier les plaisirs et surtout amène une fin inattendue.

L'ouvrage est homogène, aucune nouvelle ne prend l'ascendance sur l'autre, elles sont toutes excellentes avec néanmoins des petites, toutes petites, préférences pour :

- Le faucon, troublante

- Les inséparables, un poil flippante

- Le cygne, vous n'irez plus jamais au musée Grévin sans y penser

- Le matou, où l'accueil de l'autre malgré ses différences et ses difficultés indispose les bien-pensants

- Le chien, lorsque l'animal sert de passeur intergénérationnel

Ella Balaert -dont j'aime beaucoup le travail, j'ai chroniqué pas mal de ses livres- a la bonne idée et le talent pour ne point se répéter et changer de style à chaque histoire. C'est tantôt un dialogue, tantôt un questionnement intérieur, tantôt des descriptions. Elle change aussi de registre de langue, du langage courant au style châtié qui use de pas mal de mots rares qui, contrairement à d'autres écrivains, ne font pas pédants. Ils servent le texte et l'histoire, ajoutent au fantastique et à la complexité des personnages. On peut chercher leurs sens ou s'en passer en comprenant.

C'est un recueil que l'on peut lire d'une traite ou bien y piocher de temps en temps. Je l'ai lu d'une traite et je reviendrai y piocher de temps en temps, pourquoi se priver d'un tel plaisir ? En outre, je trouve le titre bath.

TENTATIVE D'EPUISEMENT D'UN LIEU PARISIEN

Perec, Georges

Christian Bourgois

6,00
par
6 novembre 2020

Les vendredi 18, samedi 19 et dimanche 20 octobre 1974, Georges Perec s'installe place Saint-Sulpice à Paris. Il note tous les événements a priori anodins qu'il voit. Des gens, des voitures, des bus, le temps, ce qu'il mange et boit... Cette place d'une grand ville devient pour trois jours un lieu d'observation privilégié du rien ou du presque rien.

Publié en 1975 et réédité cette année par le même éditeur Christian Bourgois, ce très court livre pourrait paraître anodin voire insignifiant, oui mais c'est écrit par Georges Perec et ça change tout. Ça change tout parce que l'écrivain y imprime sa patte, son style inimitable pour parler du quotidien. Grâce à cela, ce qui pouvait inspirer la crainte de l'ennui résonne comme un poème à la Prévert, une sorte de carnet d'idées et de personnages de romans. Un plan détaillé d'un futur roman. Tout cela en même temps et un vrai livre à part entière qui, dans le style Perec, joue avec les mots et leurs sons, les phrases. Le premier chapitre, le premier jour, est assez long, plus long que les suivants, moins rythmés ouiquende oblige.

Là où n'importe qui aurait écrit une litanie, Georges Perec qui n'est pas n'importe qui et qui excelle dans l'écriture avec contrainte offre une variété de styles incroyables dans un si petit bouquin. Pour ceux qui hésitent encore à entrer dans le monde de l'écrivain, c'est une porte qui me semble toute indiquée. Et pour finir un extrait de la page 29 :

"J'ai revu des autobus, des taxis, des voitures particulières, des cars de touristes, des camions et des camionnettes, des vélos, des vélomoteurs, des vespas, des motos, un triporteur des postes, une moto-école, une auto-école, des élégantes, des vieux beaux, des vieux couples, des bandes d'enfants, des gens à sacs, à sacoches, à valises, à chiens, à pipes, à parapluies, à bedaines, des vieilles peaux, des vieux cons, des jeunes cons, des flâneurs, des livreurs, des renfrognés, des discoureurs. J'ai aussi vu Jean-Paul Aron, et le patron du restaurant "Les Trois canettes" que j'avais déjà aperçu le matin."

Excellente idée de Christian Bourgois de rééditer ce texte qui est mon Perec de l'année.